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13 février 2012

Fargo Rock City - Confessions d'un fan de Heavy Metal en zone rurale de Chuck Klosterman

Mon collègue du rayon Beaux-Arts (donc Musique) a beau la défendre en disant qu'elle correspond à la ligne graphique de la collection, il faut être de mauvaise foi ou avoir un sens de l'esthétique assez foireux pour dire quoi que ce soit de positif sur cette couverture hideuse. Non, honnêtement, elle est pas à gerber? Des vaches? Quoi? Des vaches? Pour un livre ayant pour sujet le hard rock des années 80. L'auteur vivait dans la campagne américaine? Et alors? C'est tout ce que vous avez pu trouver pour illustrer le bouquin. Des vaches?

Vous vous retrouvez donc à ajouter, pour éviter toute confusion, un sous-titre (était-il déjà là dans la version originale?) bien explicite contenant le terme "heavy metal". Terme qui, déjà, est sujet à débat. Oui, les américains l'utilisent pour des groupes mous du genou comme Bon Jovi. Il n'est question, pour une majeure partie en tout cas, que de ces groupes américano-américains. Bon le débat sur les étiquettes est plutôt dérisoire. Mais pour ma part, j'ai plutôt tendance à considérer Mötley Crüe, Kiss ou Guns N' Roses comme du hard rock. On lit bien Helloween sur la quatrième. Un mec qui parle de Helloween (de W.A.S.P. aussi) dans son bouquin mérite ma pleine attention. Sauf que c'est trompeur, Helloween est à peine cité (certainement moins que dans ces trois dernières lignes). Et apparemment W.A.S.P., c'était pas son truc, à Chuck. Ni Iron Maiden, considéré comme "trop sérieux" et "ennuyeux".

Il nous prévient, c'est un bouquin très subjectif et pas que musical, sous-entendu, plus ou moins sociétal. Mais je ne dégrirai pas son objectif, il a tout à fait raison de dire que si l'on a pas vécu cette vague de glam rock ou hair metal, comme vous voulez, on ne peut pas vraiment réaliser son impact sur les ados, surtout américains. Son idôlatrie concernant Mötley Crüe peut me paraître bien ridicule, mais son adolescence a été marquée par ce groupe et Poison ou Cinderella comme la mienne l'a été par Maiden ou Judas Priest. Sauf que pour mon cas, c'était pas du tout pour être "cool". Voilà l'une des principales raisons pour laquelle je ne me reconnaîs pas vraiment dans ses lignes (et, en toute logique, ça ne pouvait pas être le cas, pour plusieurs raisons).

On a beau avoir eu quelques groupes en commun, dont le plus flagrant est Guns N' Roses, ce critique musical, qui doit avoir une certaine notoritété outre-Atlantique, s'arrête uniquement sur les groupes qui ont marqué les "masses" (les seuls qui puissent être cités avec dédain par les non hardos/metalleux, puisqu'ils ignorent tout des autres) et la plupart des fans déclarés. Nirvana, Marylin Manson ou Korn (américano-américains donc). Ceux dont on a vu les T-Shirts fleurir et se remplacer les uns les autres sur des périodes de quatre ou cinq ans. Adolescent je détestais tous ces groupes des années 90 parce qu'ils étaient les seuls à être médiatisés et/ou considérés comme des groupes pour ados rebelles, les seuls qui méritaient l'attention. Cependant, je les écoute depuis quelques années sans pour autant regretter de ne pas l'avoir fait plutôt. Si le livre avait écrit plus loin dans les années 2000 (il a été commencé en 1998 et publié en 2001 là-bas), Chuck aurait parlé des phénomènes System Of A Down ou Nickelback. Non que ce soit critiquable, j'aime bien ça aussi, mais bon, il n'y a pas qu'eux dans toute la constellation Hard Rock/Metal.

Dans le ton, Chuck me fait penser à notre Frédo national (le "dandy" qui se met à faire des films pour vendre ses anciens romans parce qu'il n'a plus assez d'imagination pour en écrire de nouveaux). Une ironie ostentatoire qui joue avec l'image qu'on a de lui. Un semblant d'auto-dérision plutôt irritant. Certaines réflexions m'ont plutôt laissés perplexe. Comme la différence, essentielle selon lui, qui sépare hardos et metalleux. Tenez-vous bien, les uns boivent de l'alcool, les autres sont plutôt tentés par la drogue. Une liste débile des fantasmes sexuels des hardos femelles selon le groupe qu'elles écoutent. Enfin des trucs plutôt chiants à lire.

Mais, mais, mais, pour ceux qui pensent que cette chronique est purement négative, je vais les prendre à contre-pied. Parce que voyez-vous, ce livre a beaucoup contre lui, mais certaines lignes sont de véritables pépites d'analyse musicale et elles valent le coup d'être lues, du moins pour ceux qui s'intéressent aux groupes concernés. La dichotomie au sein de Kiss entre Gene Simmons et Paul Stanley, une comparaison étonnante entre Axl Rose et Kurt Cobain, quelques fines réflexions sur Black Sabbath et Ozzy Osbourne, Van Halen ou Queensrÿche. Entre autres. Ce sont ces choses qui m'ont accroché malgré les absurdités creuses qui parsèment l'ouvrage. Elles sauvent tout. Exceptée la couverture.

Si vous n'avez que ça à faire vous pouvez relire tout ça sur Rana Toad: http://ranatoad.blogspot.com/2012/02/confessions-dun-fan-de-heavy-metal-en.html

Fargo Rock City - Confessions d'un fan de heavy metal en zone rurale, Chuck Klosterman, Payot & Rivages, coll. "Rivages Rouges". Traduit de l'américain par Stan Cuesta.

2 octobre 2009

Tool : reflets et métamorphoses

Saluons déjà ce livre simplement pour sa parution. En effet, il s’agit là du premier livre en français consacré au groupe américain. Peu enclins aux interviews, discrets, « allergiques » à une médiatisation, la venue de ce livre est donc plus qu’appréciable. Notons ensuite que cet ouvrage va largement au-delà de la simple biographie. Parallèlement à l’évolution du groupe, Christophe Muller (créateur du 1er site francophone dédié à Tool*) tente d’analyser l’œuvre du groupe, à tous les niveaux.

Tool : reflets et métamorphoses - niveau musical

Le niveau musical est bien sûr important, car la musique de Tool reste particulière, surfant entre plusieurs mondes : progressif, métal, rock… Chaque EP et album est soigneusement « analysé », et ce, jusqu’à « 10,000 Days ».

Tool : reflets et métamorphoses - niveau visuel
Le niveau visuel est également analysé, car le groupe Tool possède un lien étroit avec le milieu du cinéma, dû aux parcours de certains membres. De ce fait, Tool attache une importance particulière à l’aspect visuel. Les pochettes ainsi que les clips sont toujours soigneusement travaillés, toujours sous la direction du groupe et souvent réalisés par un ou plusieurs membres.

Tool : reflets et métamorphoses - niveau textuel

Pour finir, il y a également une analyse à faire au niveau textuel, car chez Tool, les paroles sont aussi importantes que la musique. Un des buts premiers du groupe est de véhiculer un message, d’apporter quelque chose de positifs aux gens. L’auteur du livre propose son interprétation personnelle mais toujours fondée, et tente donc de rester le plus objectif possible.

Côtoyant dès leurs débuts des groupes engagés tels que RATM, Tool s’affiche d’emblée comme un groupe anticonformiste, notamment face à la religion. Mais au fil de l’évolution du groupe, d’autres influences vont orienter la musique et les textes. Tout d’abord le psychanalyste suisse Carl Gustav Jung qui influença énormément le chanteur. Ensuite l’occultisme, mais aussi la philosophie orientale pour la recherche de soi. Se transcender, voir le monde tel qu’il est réellement, s’accomplir et communiquer, dans le but d’être soi, sans se soucier des conventions. Voilà qui figure parmi les messages véhiculés par Tool.

Tool : reflets et métamorphoses - les créations

Les projets parallèles de chaque membre de Tool sont aussi abordés. De l’enregistrement des albums aux tournées, l’auteur met en lumière A Perfect Circle, mais aussi Puscifer, autre projet parallèle de Maynard.

Ce qui est mis en avant dans cet ouvrage reste l’aspect créatif de Tool ; aussi, on se passera de détails concernant la vie des musiciens, mais l’essentiel est donné pour tenter de comprendre l’univers complexe mais passionnant de ce groupe hors-normes. Plus qu’une lecture biographique de l’univers du quatuor, une profonde réflexion, des questionnements, personnels ou non, viennent à nous au fil de la lecture. Tout ceci rend l’univers de Tool encore plus passionnant.

*Site crée par Christophe Muller et consacré à Tool

Présentation de l'éditeur
Suivant les thèmes omniprésents de changement, d'évolution, le metal de Tool s'est affiné depuis ses débuts à Los Angeles dans les années quatre-vingt-dix, jusqu'à flirter avec le progressif devant une large audience maintenant acquise à sa cause. Ces artistes véritables ont su prendre leur temps pour développer leur univers exigeant, se mettant toujours à l'abri des médias dont ils n'ont pas eu besoin pour passer dans la cour des grands. C'est sans doute la raison pour laquelle leur groupe est, aujourd'hui encore, toujours aussi méconnu qu'apprécié. Ce livre est le premier en français consacré au quatuor dont l'aura mystérieuse s'est mise en place malgré eux, et qui a connu un succès presque miraculeux à une période musicale de plus en plus markétée. Il explore non seulement l'histoire qui entoure leur musique d'album en album, mais également une oeuvre visuelle accomplie en orfèvre, et enfin les messages véhiculés à travers l'analyse des textes. Et c'est une vision différente qui s'offre à celui qui acceptera l'invitation de cet « outil à la réflexion », voyage intérieur même, pour qui dépassera les apparences mystiques et atteindra les sentiments derrière les symboles et les concepts.

Références

Christophe Muller, Tool : reflets et métamorphoses. Camion Blanc, 2009, 559 pages.

29 septembre 2009

Iron Maiden - L'épopée des Killers de Mick Wall


AVERTISSEMENT: Vous pouvez lire une version de cet article moins encombrée de digressions, considérations personnelles et autres recettes de cuisine sur Rana Toad . Il y est en outre fusionné avec un autre ouvrage à propos du groupe:
http://ranatoad.blogspot.com/2009/09/eddie-are-you-kidding-iron-maiden.html

A la question : quel groupe selon vous définit le heavy metal? Certains diront Black Sabbath d’autres Metallica. D’autres encore Bon Jovi ou Kyo, mais faut-il en vouloir aux plaisantins? Personnellement, et en toute objectivité malgré mon addiction à ce groupe, je pense qu’Iron Maiden serait au moins deuxième au classement, à défaut d’être premier.

Mon premier contact avec Iron Maiden eut lieu lors de la sortie de Fear Of The Dark en 1992. Directement entré à la première place du Multitop sur M6, l’album a bénéficié d’une diffusion régulière du clip de "Be Quick Or Be Dead", hum pas l’idéal pour se débarrasser des idées reçues quand on voit Dickinson hurler et remuer sa tignasse. Je coupais le son à chaque fois en attendant que ça finisse. Mais l’année d’après, lors de la sortie de A Real Live One, c’est "Fear Of The Dark" qui était diffusée, puis quelques mois après c’était au tour de la version de "Hallowed Be Thy Name" sur A Real Dead One. Il suffit de vous dire que ces deux morceaux-là ont été le départ de la découverte musicale la plus importante de mon adolescence.

L’épopée des Killers est ce que l’on peut appeler une biographie officielle et autorisée, Mick Wall étant un proche du groupe. On ne pourra bien sûr jamais évaluer, au mieux, la réserve au pire, la censure et/ou l’auto-censure qu’elle suppose. Elle inclut cependant un enthousiaste avant-propos de Steve Harris, le bassiste-leader. La démarche de Wall fait part de la diversité des points de vue, par le biais d’interventions issues de nombreuses interviews, et crée donc une mosaïque, peut-être imparfaite mais resserrée autour des événements et des personnes qui ont fait avancer le groupe depuis 1975.
Les chapitres suivent la chronologie mais prennent souvent la forme d’une mini-biographie d’un des musiciens ou d’une personne ou personnage lié au groupe : le manager, la mascotte Eddie ou son créateur Derek Riggs. Mick Wall n’oublie pas Martin Birch, dont le CV, déjà impressionnant (In Rock de Deep Purple, c’est déjà beaucoup, non ?) avant Killers, porte la prestigieuse mention : 1981-1992 producteur exclusif d’Iron Maiden. Quel fan ne scrutait pas chaque livret pour voir de quel surnom le groupe ne manquait jamais de l’affubler?
Est-il étonnant de voir les deux premiers chapitres intitulés respectivement "Steve" (Harris) et "Dave" (Murray)? Le bassiste et le guitariste sont en effet les deux seuls membres actuels présents sur les 14 albums. Dave Murray a bien été viré suite à un malheureux malentendu, mais ce fut plutôt bref. C’est Dennis Wilcock, le chanteur qui a précédé Paul Di’Anno, qui a recommandé Dave quand le groupe avait besoin d’un guitariste. C’est sans doute là l’un des premiers pas primordiaux dans l’histoire d’Iron Maiden, tout à fait en concordance avec la perspective annoncée par Mick Wall dans son Introduction.
Une impression, souvent partagée, ressort des interventions orales des protagonistes au fil des pages, celle d’avoir souvent trouvé la bonne personne, d’avoir fait le bon choix pour le groupe. Même quand il s’agissait de se séparer d’un musicien c’était surtout pour ne pas traîner un poids mort et les intéressés ont toujours semblés être compréhensifs et conscients de leurs dérapages. Dennis Stratton, Paul Di’Anno et Clive Burr en sont de parfaits exemples. Même le renvoi, plus controversé, de Blaze Bayley n’était pas sans raisons en défaveur du chanteur et L’épopée des Killers éclaire beaucoup de fans, Steve Harris ayant souhaité garder le silence un certain temps sur cet épisode obscur. Même sur mon petit nuage, je ne pouvais m’empêcher de me poser certaines questions sur ce qui avait amené au double retour de Smith et Dickinson.
Bruce Dickinson, considéré par beaucoup comme l’emblématique chanteur d’Iron Maiden (son retour en 1999 ayant plus que confirmé cet état de fait), y apparaît sans doute comme l’individu le plus complexe de la formation britannique. Diplômé en histoire, écrivain, animateur radio, pilote de ligne et j’en passe, pas étonnant que cet électron libre (le chapitre qui lui est consacré démontre très bien à quel point il a toujours voulu échapper à toute forme d’enfermement) avait déjà envisagé de quitter Maiden dès 1986, lui qui voulait placer des chansons acoustiques sur l’album successeur de Powerslave. Il ne signe aucun titre sur le futuriste Somewhere In Time. Le début d’une carrière solo en 1990 annonçait déjà un peu son départ en 1993 (je n’étais pas encore assez accro pour le regretter), épisode certainement le plus difficile pour Steve Harris, le capitaine du bateau qui n’a jamais renoncé à la moindre avarie. A tel point qu’ « il semblerait […] que seule [sa] mort puisse mettre un terme à cette aventure musicale », citation empruntée à Jean-Philippe Petesch mais qui résume bien ce que tout fan du groupe est susceptible d’avoir cru à chaque changement de line-up.

Machine bien huilée, Iron Maiden est l’un de ces groupes qui n’a jamais splitté et, même si l’écart s’est creusé peu à peu, a continué à sortir régulièrement ses albums sans se fier aux tendances. Le punk ? Quelque chose dont il fallait se démarquer sous peine de disparaître très vite. Et puis Steve Harris adore King Crimson, Genesis et Emerson, Lake and Palmer. Qu’est-ce qu’il y a de plus intemporel que le rock progressif ? Bon d’accord, c’est totalement arbitraire comme jugement. La Nouvelle Vague du Heavy Metal Anglais ? Oui Maiden en faisait partie, ils en étaient même le groupe le plus populaire. Que reste-t-il vraiment, exception notable de Saxon, de cette Nouvelle Vague aujourd’hui ? Def Leppard (j’ai un ami qu’ils ont recalé pour une audition de batteur, soi-disant qu’il, je cite, "jouait comme un manchot")? D’après Steve Harris ce n’était qu’un gimmick de journaliste et, sans pour autant la dénigrer, considérait que son groupe n’avait pas grand-chose à faire là-dedans.
Mick Wall s’attarde sur le rôle qu’a joué et joue encore Rod Smallwood, le manager, créateur de la boîte de management Sanctuary (d’après la chanson, on s’en doutait un peu). Personnage haut en couleur, fabuleux et intraitable négociateur, il est au moins aussi important que Steve Harris. Iron Maiden lui doit bien plus que le gimmick de journaliste déjà évoqué. Un exemple? C’est lui qui a repéré cette affiche de jazz illustrée par un certain Derek Riggs (qui cessera sa collaboration avec Maiden dès 1992), a demandé à le rencontrer et est tombé nez à nez avec cette créature qui allait être nommé Eddie The ’ead.
Mort-vivant omniprésent, figure paradoxale puisqu’elle est indissociable d’Iron Maiden mais aussi porteuse de contresens et d’idées reçues dans l’esprit du grand public vu la violence qu’elle inflige ou qu’elle subit au fil des pochettes et autres T-shirts, Eddie méritait bien aussi un chapitre à lui tout seul (j’aurais bien voulu insérer un lien vers un sketch des Robin des Bois où la Police du Goût découvre un T-shirt d’Iron Maiden caché sous un tapis. Hélas je n’ai pas réussi à trouver la vidéo en question). The Head était l’un des premiers gimmicks des concerts donnés par le groupe. Fixée au-dessus du batteur elle a d’abord craché de la fumée puis de l’hémoglobine aux dépens dudit batteur. Le prénom vient d’une blague que je connaissais déjà, l’ayant lu dans une interview fleuve dans la presse spécialisée à l’occasion, ça remonte, de la sortie du Best Of The Beast. Je peux citer le même genre de source en ce qui concerne l’anecdote, non mentionnée par Mick Wall, du visuel représentant la tête, hum sans le corps qui va avec, de Paul Di’Anno que le monstre tient par les cheveux. La toile, morbide private joke, pourtant unique et destinée à rester planquée, avait été écartée parce qu'elle coïncidait avec le départ du chanteur, et Steve Harris s’étonne ainsi qu’elle ait pu apparaître sur un bootleg sud-américain. La même chose sera reproduite de manière plus officielle avec un Bruce Dickinson empalé par Eddie et son trident sur la pochette d’"Hallowed be Thy Name", la version live de 1993. Punition un peu sévère pour avoir plus murmuré que chanté lors des derniers concerts, vous ne trouvez pas?

Au fil de la lecture, chaque fan, quelque soit le degré de son addiction, trouvera quelque détail qu’il ignorait jusque là. Combien savent par exemple que Nicko est un surnom donné au batteur durant sa carrière pré-Maiden? Et combien encore en connaissent les circonstances?

Certainement la traduction d’une version augmentée de Run To The Hills. The Authorised Biography of Iron Maiden (parue initialement en 1998), L’épopée des Killers voit la plume de Mick Wall s’arrêter avec le chapitre 15, déjà retravaillé puisqu’il s’attarde sur le retour de Dickinson et Smith (qui n’a eu lieu qu’en 1999, je le rappelle). Les quatre derniers chapitres ne peuvent être considérés que comme une maladroite mise à jour, du bonus en totale incohérence dans le ton avec tout ce qui précède. Mais peu importe, ils ne sont pas sans intérêt, en témoigne notamment une dissection (non, pas celle d’Eddie, on nous a déjà fait le coup en 1995) des albums Brave New World et Dance Of Death. Et puis, on ne peut blâmer cette biographie d’être incomplète tant qu’Iron Maiden continue son p’tit bonhomme de chemin. Vous ne trouverez, très logiquement, aucune mention du dernier album en date ni de la tournée Flight 666 (ou comment un projet logistiquement dément a failli foirer à cause d’une balle de golf). Et, au fait, à quand le 15ème ?


Iron Maiden - L'épopée des Killers, Mick Wall, Camion Blanc, 2005. J'aurais aimé mentionné le traducteur mais...

Iron Maiden - Morceaux d'esprit: Thèmes et origines des chansons de la Vierge de Fer de Jean-Philippe Petesch


AVERTISSEMENT: Vous pouvez lire une version de cet article moins encombrée de digressions, considérations personnelles et conseils de beauté sur Rana Toad . Il y est en outre fusionné avec un autre ouvrage à propos du groupe: http://ranatoad.blogspot.com/2009/09/eddie-are-you-kidding-iron-maiden.html


Morceaux d’esprit est le résultat d’un travail universitaire, fait seulement détectable à première vue par le sous-titre. Jean-Philippe Petesch a ainsi accompli quelque chose à laquelle je n’ai jamais pensé, malgré notre parcours commun de fans d'Iron Maiden ayant suivi des études d’anglais. Démarche si sérieuse et si cadrée, probablement, qu’il m’aurait été difficile de rester objectif. Je ne pense tout simplement pas que mon intérêt pour les paroles du groupe ait un jour atteint ce stade. Elles ont toujours été à mon sens étrangères à tout aspect scolaire. Et puis surtout je ne m’y suis jamais attardé plus d’une semaine après l’achat d’un album.

Dans sa forme, Morceaux d’esprit est une présentation systématique et chronologique des chansons de chaque album du groupe, jusqu’au dernier en date, A Matter Of Life and Death. Auparavant, les cent premières pages ont été consacrées aux précisions que tout effort universitaire est en droit d’attendre : remerciements, introduction, présentation du corpus, documents d’appui, glossaire et liste des thèmes et références. Passages obligés qui à eux seuls m’auraient découragé à aller plus loin si je m’étais lancé dans un tel exercice. Justifier tous les termes que l’on choisit d’utiliser, recracher des références analytiques que le jury connaît par cœur et autres précisions qu’il m’aurait été laborieux d’établir, ce côté convenu et très encadré m’a toujours mis mal à l’aise. Ceci était plus une digression critique sur les règles incontournables et immuables de la sphère estudiantine (j’entends ma mauvaise conscience me souffler : "Alors ne te plains pas d’avoir abandonné ta maîtrise, par deux fois pour ne rien arranger, crétin!"), qu’un bémol attribué injustement à Jean-Philippe Petesch. Ce qui aurait été pure mauvaise foi puisque toutes ces pages liminaires offrent des outils de lecture et de compréhension essentiels ("C’était bien la peine de râler contre les convenances pour camoufler ta mauvaise volonté, trouduc!", dixit ma mauvaise conscience). Reste pourtant ce malaise didactique que j’aurais préféré voir allégé, à l’occasion de la publication en livre, en théorie plus permissive.

Pour dégager les thèmes, l’auteur a eu recours, avec les faiblesses que cela suppose, à une recherche informatique par occurrence des mots. Bien que quelque peu alourdie de chiffres, elle n’a pourtant pas été inutile et, je n’ajouterai pas une dernière pique en admettant que c’est une approche méthodologique que l’auteur était quelque part obligé de rendre compte, un premier pas pour constituer une cohérence du "discours" (un des termes du glossaire) entre les albums d’Iron Maiden. Pour la bonne cause donc. Petite précaution générale de l’auteur, il insiste sur l’aspect subjectif de ses interprétations (celle d’"Iron Maiden" est à retenir) et appelle à prendre tout autant en considération celles qui ne seront logiquement pas mentionnées. Quelques thèmes sont attendus puisque fréquents dans le heavy metal (la mort, la guerre, l’occultisme…) mais leur traitement n’aura qu’un seul but, démontrer qu’Iron Maiden ne les a jamais utilisés par provocation ou gratuitement. Petite parenthèse sur le sexe et l’amour, thèmes clichés par excellence, ils apparaîtront presque inexistants dans le "discours" du groupe, sinon à quelques petites exceptions, "saga Charlotte" ("Charlotte The Harlot", "Twilight Zone", "22 Acacia Avenue", "Hooks In You" et "From Here To Eternity") en tête, mais aussi parfois avec un sérieux inhabituel sur les sujets ("Wasting Love" est l’exemple le plus représentatif).

Suit la présentation des références directes, qu’elles soient historiques ("Run To The Hills", "Alexander The Great"…), bibliques ("The Number Of The Beast"), mythologiques ("Flight Of Icarus"), littéraires ("The Rime Of The Ancient Mariner", "Brave New World ") ou cinématographiques ("Man On The Edge", "The Wicker Man"). Bien que certaines références soient évidentes, ne pensez pas que l’auteur enfonce les portes ouvertes en ne faisant que rappeler leur provenance. Elles seront par la suite développées et l’on verra qu’elles sont rarement utilisées telles quelles, servant ainsi de base acceptant habiles modifications et détournements opérés par les différents paroliers. D’autre part, la majorité des références historiques ont été pour moi une découverte totale, particulièrement celles de "The Trooper" ou d’"Aces High". M’avaient également échappé, entre autres, que la saga d’Alvin The Maker d’Orson Scott Card était la source directe d’une partie de Seventh Son Of A Seventh Son et que "Hallowed Be Thy Name" évoquait presque, à défaut de confirmation de la part de Steve Harris, explicitement Le Dernier Jour d’un condamné de Victor Hugo.

Jean-Philippe Petesch nous offre parfois d’agréables bonus et je ne peux omettre l’enrichissante explication de texte de "Revelations" (extrait d’une interview de Bruce Dickinson dans Enfer Magazine n°8, décembre 1983, placée en note de fin de chapitre). Entre indéniablement dans cette catégorie l’intervention extérieure d’Emmanuel Haeussler, interlude de trois pages, qui propose un parallèle inattendu dont je vous laisse la découverte.
Cette richesse intertextuelle (interquoi ?), inaperçue du grand public, plus effrayé par Eddie et ses "mises en situation" (ou plus simplement par ces-chevelus-avec-leurs-guitares-qui-font-n’importe-quoi-moi-je-préfère-Whitney-Houston), contribue grandement, et en toute objectivité, a démontrer l’originalité du groupe de Steve Harris. Mais, détrompez-vous, le corpus étudié recèle plus que des références à des œuvres déjà existantes. Certaines paroles se basent sur le statut du groupe au fil des années qu’ils soient adulés ("Powerslave", lors de l’âge d’or éprouvant des années 80) ou critiqués ("Virus", réponse acide aux journalistes anti-Bayley). Les préoccupations humaines et contemporaines ne passent pas à la trappe, elles sont même associées à un questionnement beaucoup moins superficiel qu’on pourrait le penser. En témoignent la cohérence thématique et introspective des albums The X-Factor et A Matter Of Life And Death. "Afraid To Shoot Strangers", inspiré par la guerre du Golfe, est un de ces titres mal compris dont le plus célèbre reste "The Number Of The Beast" (au numéro 668 vous trouverez "The Neighbour Of The Beast"), qui ne serait qu’une transposition d’un rêve de Steve Harris. Première composition de Nicko McBrain, "New Frontier", prend, elle, une position controversée sur le clonage etc. Sans être un groupe adepte des protest-songs, quelques morceaux d’Iron Maiden peuvent entrer dans cette catégorie ("Run To The Hills", "Holy Smoke", "Fear Is The Key" ou encore "Childhood’s End").
Avant de conclure, je me permet de dire que j’ai détecté quelques erreurs, mais je les omets, tout ceci étant déjà trop long pour y inclure du chipotage d’intérêt moindre.
Même si je pense qu’aux yeux des trois quarts des fans, ce qui prime c’est l’instrumentation des morceaux et des atmosphères qu’elle transcrit, la question du didactisme des paroles, voulue ou non, est très pertinente (si on faisait une recherche informatique du même type sur mes articles, mais je n’ai pas assez souffert avant d’être une star, ce mot sortirait, avec "choucroute", en bonne place) tout autant que la distinction entre "fan" et "afficionado" (il est bien évidemment permis de penser qu’il existe des nuances) établie dans le glossaire. Grâce aux mélodies et la voix de Bruce Dickinson (si vous êtes sceptiques, faites donc la comparaison entre les versions studios et live de "Phantom Of The Opera" et "The Clansman"), les chansons de Maiden selon moi parlent plus aux tripes qu’à l’intellect. Ce qui ne signifie pas pour autant que les interprétations de Jean-Philippe Petesch ne m’ont rien apporté, bien au contraire. J’ai refermé le livre avec satisfaction, content d’avoir pu lire une mini-encyclopédie intégralement consacrée à un groupe de cette envergure, me confortant ainsi dans un choix musical qu’il m’a parfois été difficile à assumer.

Note: pour être tout à fait honnête, je dois la blague sur "le voisin de la Bête" à Whitfield Crane, ex-chanteur de feu Ugly Kid Joe qui faisait part dans une interview des titres non retenus pour intituler ce qui reste le dernier album de la formation, Motel California (1996).
Merci à Taly et à Camion Blanc.
Et à Carméline qui m'a permis de faire de plus longs articles.

Iron Maiden - Morceaux d'esprit: Thèmes et origines des chansons de la Vierge de Fer, Jean-Philippe Petesch, Camion Blanc, 2008, 32€.

9 août 2009

Black Sabbath, La Bête venue de Birmingham de Guillaume Roos

The Devil You Know, l'album de Heaven & Hell, bien qu'encore sans titre à ce moment-là, était déjà prévu au moment de la rédaction de cette première biographie française (dites-moi si je me trompe) de Black Sabbath. A l'heure qu'il est l'album est sorti. Oui, « la légende continue... », mais pas sous le même nom. Ce qui est, après tout, une bonne manière d'établir le bilan de ce qu'est Black Sabbath depuis ses origines.

Avec son sommaire très efficace, un chapitre par album, Guillaume Roos s'est donc attaché à raconter le parcours d'un des groupes les plus influents de la sphere hard-rock/metal. Que l'on soit fan puriste (« ah Cozy Powell à la batterie [soupir]... »), relativement profane (« ouais, j'connais Paranoid ») ou quelque part entre les deux (ce qui est mon cas et j'en savais si peu avant d'avoir refermer le livre), ce travail de paléontologie, très minutieux, se révèle être une référence complète et pertinente.

L'accident de travail qui coûtent deux doigts à Tony Iommi (détail d'une importance qu'on ne soupçonne pas), la rencontre des quatre brummies (surnom donné en référence à leur ville natale), leur période faste (pour leur nez, sniiif, entre autres) et féconde (du premier album éponyme à Sabbath Bloody Sabbath), les premières dissensions internes et externes (à partir de 1976), les incessants changements de line-up (plus d'une cinquantaine d'après l'annexe consacrée à « L'Arbre généalogique »): tout est agréablement ponctué d'interventions, incluses les nombreuses facéties d'Ozzy, d'anecdotes et points d'histoire non résolus. Michael Bolton et Tom Jones ont-ils réellement fait partie du groupe? Je ne vous révélerai rien, même pas le nom du bassiste qui figure dans le clip de « The Shining ». Ne parlons pas de l'illuminé mythomane Jeff Fenholt, qui a ridiculement entretenu la réputation sataniste qu'encore beaucoup de crétins veulent accorder à Black Sabbath. Mais au fait, d'où vient ce nom?

On y apprend les départs et retours de Bill « ça s'en va et ça revient » Ward et de Geezer « should I stay or shoud I go » Butler, le premier pour des raisons de santé, le second souvent pour désaccords temporaires. Sans oublier les tentatives désespérées, au fil des ans, de faire revenir Ozzy « tu veux ou tu veux pas ? » Osbourne (hélas trop occupé par sa carrière solo et autres regrettables shows de télévision) au sein du groupe par Tony « the show must go on » Iommi, seul membre permanent pendant toutes ces années. Ozzy est officiellement réintégré au groupe depuis 1996, mais excepté deux titres inédits en bonus sur le live Reunion rien n'est encore sorti de nouveau après cette pseudo-reformation. Cet immobilisme forcé (il existerait 7 titres enregistrés, cependant, enfermé dans un tiroir) a donc mené Iommi, Butler & Co. dans un premier temps à l'écriture de trois morceaux inédits avec Ronnie James Dio (présents sur la compilation The Dio Years) et, à moyen terme, à Heaven & Hell.

En ce qui concerne les annexes, elles prennent les deux tiers de l'épaisseur du livre et sont, il est vrai, plus laborieuses à lire que la biographie à proprement parler. Elles ont cependant fonction complémentaire de référence et rappellent (ce qui peut être considéré comme des redites) de nombreux points charnières que l'on peut avoir oublier. Les annexes autour des individus permettent une compréhension du rôle de chacun et ouvre sur de potentielles futures découvertes musicales pour le lecteur. On se rend compte à quel point l'interview de Bill Ward a aidé l'auteur mais l'interview de Neil Murray (un des nombreux bassistes), aussi intéressante soit-elle, aurait eu plus sa place dans une biographie consacrée à Whitesnake. Une interview de Geoff Nichols (deuxième membre le plus présent après Toni Iommi) aurait été préférable, mais je ne souhaite pas remettre en cause le gros travail fourni par Guillaume Roos, j'ai conscience des impossibilités et des restrictions intrinsèques à ses recherches.

Je n'avais eu qu'une vision achronologique et tronquée de l'histoire du groupe, n'étant informé que par l'intérieur des pochettes d'album trop sommaires. Ce pavé biographique m'a beaucoup éclairé et a comblé bon nombre de mes lacunes: de mes écoutes de Paranoid et Headless Cross (toutes deux régulières sur la playlist du samedi après minuit de Ouï FM, il y a une quinzaine d'années) à mes découvertes des albums au gré des rayons pas toujours bien fournis des disquaires ou médiathèques (j'ai appris, par exemple, très tardivement que Ian Gillan chantait sur un album et qu'il y avait eu donc d'autres chanteurs qu'Ozzy, Ronnie James Dio ou Tony « roue de secours » Martin), en passant par mes interrogations à ma première écoute du morceau éponyme qui ouvre le premier album (« c'est flippant ce truc, mais comment les gens ont réagi à l'époque à cette voix possédée ? »), tant de souvenirs qui retrouvent une saveur très particulière.

Un document indispensable pour qui s'intéresse à la naissance du metal et au poids lourd (camion noir ou dinosaure ?) que restera Black Sabbath.

  • Black Sabbath, La Bête venue de Birmingham, Guillaume Roos, Camion Blanc, 34€.
Article paru précédemment sur Rana Toad